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Une p’tite boîte pour un plus grand bien-être à l’école

Hélène Jeandel, vous êtes infirmière scolaire en France depuis 27 ans. Comment est né le projet « La p’tite boîte » ?

Dans les années 2000, j’ai participé en binôme avec un médecin scolaire à une action de prévention de la maltraitance dans des écoles primaires. Après avoir projeté un film dans la classe, nous proposions aux enfants qui le souhaitaient de venir nous rencontrer pour parler individuellement. À notre grand étonnement, de nombreux enfants sont venus nous voir. Ils venaient nous parler de maltraitance mais aussi de leurs difficultés scolaires, de leurs soucis relationnels avec des copains, de leur famille. Ils venaient aussi nous parler de leur santé.

Dès que j’en ai eu l’occasion, j’ai mis en place un espace d’écoute que j’ai expérimenté pendant 5 ans dans une école primaire, et que j’ai appelé : « la p‘tite boîte ». Une boîte aux lettres permettait aux enfants de solliciter un entretien, pour parler avec moi de leurs problèmes en toute confidentialité, et y trouver ensemble des solutions.

Les élèves se sont tout de suite approprié l’outil et ont montré qu’il y avait un réel besoin d’écoute.

 

Pouvez-vous nous décrire le déroulement d’un entretien ?

L’entretien se déroulait dans une salle tranquille où nous ne serions pas dérangés. Pour ouvrir la discussion et mieux cerner le problème de l’enfant, j’utilisais une baguette magique et posais la question : « Qu’est-ce que tu voudrais qui change ? »

Certains enfants étaient très à l’aise et commençaient tout de suite à s’exprimer. Ils montraient une très grande capacité d’analyse et de compréhension face à ce qui leur arrivait et ils trouvaient eux-mêmes les solutions à leurs problèmes. D’autres enfants avaient plus de difficulté à parler et il était important de les approcher avec leur langage afin de faciliter leur parole. Il est arrivé à plusieurs reprises qu’un enfant me donne lui-même une clé pour communiquer avec lui.

 

Ainsi un garçon qui vivait une situation très difficile m’avait parlé du « langage des étoiles » (il avait dessiné un bocal contenant des étoiles dont il s’aspergeait pour pouvoir me parler).

 

 

Une autre fois, une fillette m’a dit : « J’ai vu à la télé qu’il y a des enfants qui parlent avec des marionnettes ». Elle était très timide et réservée et grâce aux marionnettes, elle a pu me raconter au fil des entretiens les faits de maltraitance dont elle était victime.

 

 

Le théâtre est aussi un vecteur intéressant de communication. « Si on fait des choses pour rire, on peut mieux vivre sérieusement », a dit la pédiatre et psychanalyste Françoise Dolto.

 

Comment émergeaient les solutions aux problèmes de l’enfant ?

Lorsque l’enfant avait exposé son problème, je lui demandais : « Qu’est-ce que tu as déjà essayé pour te sentir mieux ? Est-ce qu’on pourrait essayer de trouver ensemble d’autres solutions ? Qui pourrait nous aider pour résoudre ton problème ? »

Si un enfant voulait se réconcilier avec un autre, s’il avait besoin de dire quelque chose à sa famille ou de trouver comment réagir face à des insultes… nous le répétions ensemble sous forme de petites scènes de théâtre. On se donnait le droit de se tromper, d’essayer une solution en toute sécurité, de l’abandonner pour une autre. Si ça ne marchait pas, ce n’était pas grave… on parlait de plan numéro 1, numéro 2, numéro 3 à expérimenter. Que sa solution ait marché ou pas, je valorisais l’enfant, car il avait osé essayer de changer les choses.

 

Lorsque le problème d’un enfant concernait ses relations au sein de l’école, comment procédiez-vous ? 

J’ai eu des cas de difficultés relationnelles entre un enfant et un adulte de l’école. Une élève, par exemple, avait très peur de sa maîtresse. Après en avoir discuté à « la p’tite boîte », elle a décidé d’aller lui en faire part. Je lui ai proposé de revenir me voir si la peur ne passait pas et que l’on réfléchirait alors à une autre solution. Elle n’a pas remis de mot dans la boîte aux lettres, mais son enseignante, très compréhensive, m’a dit un peu plus tard avoir eu une conversation avec elle.

J’ai également eu des cas de harcèlement ; je prenais beaucoup de temps pour écouter l’enfant. Si je sentais qu’il était très en souffrance, j’en parlais à ses parents. J’en parlais également à l’équipe et au directeur, qui géraient ensuite le conflit. Dans certains cas, l’enfant qui harcelait est lui aussi venu parler à « La p’tite boîte ».

 

À ce propos : comment traitez-vous la confidentialité lorsqu’un enfant vient vous voir ?

Je respecte la confidentialité de l’enfant, à moins que j’estime qu’il soit en danger (maltraitance, idées de mort…). Si la solution au problème de l’enfant nécessite d’impliquer son environnement — sa famille ou son entourage proche —, c’est en premier l’enfant qui décide. Ainsi, si le problème concerne la famille, il est toujours préférable que l’enfant parle lui-même de sa situation avec ses parents. Il peut alors choisir les mots, le moment et surtout il a la satisfaction d’avoir réglé son problème.

Par exemple, une petite fille de 10 ans était venue me dire qu’elle ne voulait plus que son beau-père entre dans la salle de bain quand elle se lavait. Nous avons parlé ensemble du corps, de la pudeur et de la puberté. L’enfant a parlé de sa gêne à sa mère. C’était très important pour elle que son beau-père la respecte dans son intimité. Elle est revenue me dire que son beau-père « a écouté ! »

 

Avez-vous été confrontée à des défis lors de la mise en place de « La p’tite boîte » ?

Non, pas vraiment. Chaque année, toute la communauté éducative de l’école me demandait de reconduire le projet l’année suivante. Les enseignants me disaient leur soulagement de voir un enfant en souffrance revenir plus serein en classe.

Et je n’ai jamais été accusée d’ingérence par les familles. Un jour, un papa m’a dit en conseil d’école qu’il aimerait que son fils mette un mot dans la boîte, car il avait l’impression que quelque chose n’allait pas. Une autre maman s’est exclamée : « C’est précieux l’existence de la p’tite boîte ! »

 

Cette expérience a-t-elle commencé à se répandre dans d’autres écoles ?

Suite à un article paru dans le magazine français Happinez, je suis en lien avec une infirmière scolaire d’un autre département qui veut mettre en place prochainement une « p’tite boîte ». Une autre infirmière qui a découvert mon projet sur un réseau social m’a dit avoir mis en place « une p’tite boîte ».

Par ailleurs, j’ai récemment fait une présentation au service de santé scolaire de la ville de Strasbourg. Quelques infirmières ont émis le souhait de pouvoir mettre en place des cellules d’écoute dans leurs écoles. Je suis également en contact avec une cadre de santé de l’hôpital de ma ville pour voir si le concept de « la p’tite boîte » serait applicable au service de pédiatrie.

Nous sommes encore au début de l’aventure, j’espère que beaucoup d’autres « p’tites boîtes » verront le jour.

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Hélène Jeandel est infirmière scolaire en France depuis 27 ans. Elle a travaillé dans un secteur comprenant un collège avec des adolescents de 12 à 15 ans et des écoles primaires où les enfants sont âgés de 6 à 11 ans. Elle est créatrice d’un espace de parole à l’école primaire appelé « la p’tite boite ». Twitter : @ptiteboite

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