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Réparons le mouvement Maker

Scénario

 

téléphone intelligent briséVous échappez votre nouveau téléphone intelligent et vous brisez l’écran. Le téléphone n’est plus utilisable. Et comme si ça ne suffisait pas, vous venez d’entamer un nouveau contrat et devrez donc continuer à payer pour un téléphone qui est maintenant brisé. Que faites-vous ?

Si vous êtes parmi la majorité, votre réponse ne sera certainement pas « Je vais le réparer moi-même ». Vous consulterez possiblement un réparateur qui vous annoncera que la réparation coûtera probablement 70 % du prix d’un nouveau téléphone, sans garantie de fonctionnement futur. Il serait plus simple de le remplacer et de faire plus attention au prochain.

Qu’est-ce qui vous empêche de le réparer ? Est-ce : la peur, le manque d’expérience, le fait de ne pas savoir par où commencer ou la croyance que ce genre de tâche nécessite une personne experte ? Si vous avez répondu oui à une de ces questions, pourquoi ?

 

Un comportement illogique

 

Remplacer ou faire réparer nos trucs brisés n’est souvent pas notre premier réflexe. Pourquoi préférons-nous payer une somme additionnelle, et parfois exorbitante, plutôt que de prendre les choses entre nos mains pour un coût souvent minime? Ce n’est pas logique! Selon moi, c’est tout simplement parce que nous n’avons pas eu de bons modèles et que nous avons été conditionnés à surconsommer rapidement. C’est trop long et risqué de réparer quelque chose soi-même! Le manque d’expérience nous fait réagir ainsi, car ce genre de geste ne nous a jamais été enseigné. Pourquoi est-ce ainsi? Une piste possible c’est que la réparation ce n’est pas bon pour l’économie et que ça devrait ainsi être découragée. En fait, en 1955, l’économiste Victor Lebow déclara : « Nous devons consommer, utiliser, user, remplacer et jeter des objets de plus en plus rapidement [afin de faire croître l’économie] » (Lebow, 1955).

Malheureursement, la réparation n’est plus encouragée ni facilitée par les manufacturiers. Par exemple, Apple s’est livré à une campagne de lobbying contre une loi américaine garantissant le droit de la personne de réparer ses biens (Koebler, 2017). Ce n’est pas à l’avantage d’un fabricant que nous doublions ou triplions la durée de vie de ses produits.

En raison d’un manque de connaissances et des actions délibérées des fabricants, un courant de pensée encourageant les consommateurs à remplacer les objets brisés s’est installé. Nous avons apparemment perdu le réflexe de réparer.

Un mouvement récent en éducation pourrait contribuer à retrouver nos vieux réflexes : la culture Maker. Celle-ci s’installe de plus en plus dans nos écoles et encourage l’apprentissage par la création. Les élèves se rassemblent dans un environnement flexible, connu comme un carrefour de créativité (makerspace, en anglais), où ils peuvent matérialiser leur imagination à l’aide d’outils et de matériaux qui leur sont fournis. Souvent, ces espaces contiennent des imprimantes 3D, des fers à souder, des instruments pour le découpage au laser et d’autres outils exotiques. Si ce mouvement vous intéresse, vous pouvez en apprendre davantage en regardant le documentaire Maker.

 

Le succès, offrir de réelles occasions apprentissages authentiques

 

Dans un carrefour de créativité, la démarche d’apprentissage est oblique : les élèves apprennent en construisant et en explorant. Quoi de mieux que de découvrir les mathématiques en contexte, par nécessité? Comme l’a dit le philosophe, psychologue et pédagogue John Dewey en 1915, il faut encourager les élèves à créer et non à apprendre. Pour créer, il leur faut réfléchir ; c’est ainsi que s’acquiert l’apprentissage (Dewey, 2004)

Lorsque j’ai pris connaissance du mouvement Maker, celui-ci m’a inspiré et m’a donné de l’espoir. J’ai un esprit très Maker et cette approche oblique à l’enseignement m’a fait croire qu’on pourrait encourager nos jeunes à explorer, briser, rafistoler et réparer. Or, au fil des ans, et après avoir visité plusieurs carrefours de créativité et rencontré des vendeurs à des foires d’exposants, je suis devenu désillusionné. Comme plusieurs courants en éducation, le carrefour de créativité est souvent implanté trop vite. On achète un arsenal d’équipement et on s’imagine que l’apprentissage en découlera immédiatement. On fournit l’outil et on espère trouver un problème à résoudre.

Le mouvement Maker demande de la créativité, un but clair, de la planification et une certaine connaissance de ce qui est possible avec les outils fournis. C’est peut-être évident pour un adulte avec un esprit bricoleur, mais pas du tout évident pour un élève qui est lancé dans cette nouvelle réalité sans orientation. Les exigences requises sont simplement trop élevées. Résultat : les élèves font trop souvent des projets simplistes en suivant une recette, sans aucune réflexion. Combien de fois ai-je vu des projets Maker qui consistaient à créer des porte-clefs avec une imprimante 3D? Ce n’est que du bricolage glorifié qui utilise des ressources sans produire des résultats utiles.

 

Du mouvement Maker ou mouvement Fixer

 

Et si nous pouvions réinventer ce mouvement pour encourager la résolution de problèmes, valoriser l’exploration, stimuler la créativité, tout en rendant le processus plus pratique ? Une simple modification au mouvement Maker suffit. Au lieu de chercher un problème pour les outils, cherchons des outils pour un problème ; je m’explique.

Reprenons le cas de l’écran de téléphone brisé. Si on ignore notre peur, pour le moment, que devons-nous faire pour le réparer? Il faut :

  • s’informer sur comment procéder ;
  • trouver les pièces de rechange ;
  • trouver les outils nécessaires.

Internet nous permet de répondre à tous ces besoins. Des sites comme iFixit fournissent des guides complets de réparations d’appareils électroniques. Ils vendent même les composantes et les outils nécessaires!

Soudainement, nous faisons face à un problème authentique avec un but concret. Les exigences bien moins élevées et, non seulement nous ne gaspillons plus de ressources, nous donnons une nouvelle vie à un objet qui aurait été jeté. D’ailleurs, ce projet qui semblait si compliqué initialement est parmi les plus simples. Aucune résolution de problème n’est nécessaire, le problème, et sa solution, sont évidents. C’est un projet pour débutants! Un projet simple comme celui-là pourrait donner lieu à la création d’une mini entreprise au sein de l’école qui engagerait et valoriserait énormément les élèves et qui, du même coût, pourrait nourrir les besoins financiers de projets futurs.

 

Collision Marker apprentissage par enquête : un vrai stimuli pour les esprits créatifs

 

Pour les défis plus avancés, si les informations ne se retrouvent pas sur iFixit, YouTube contient une panoplie de guides vidéo. Si même YouTube n’offre pas de pistes de résolution, une recherche Google pour le nom du modèle et le problème en question peut offrir des informations. Parfois, le problème n’est pas connu sur Internet et les élèves peuvent alors devenir des investigateurs en appliquant la méthode scientifique. Soudainement, le mouvement Maker entre en collision avec l’apprentissage par enquête! Une expérience d’apprentissage très riche, surtout s’ils partagent ensuite leur processus de résolution sur Internet par un blogue ou une autre méthode de contribution au réseau mondial de connaissances. Sans s’attarder aux théories pédagogiques, ceci présente des points communs avec la théorie du connectivisme de Siemens et Downes (2005). Cette vidéo (en anglais) en offre un survol en quelques minutes, pour les curieux.

Dans des cas encore plus avancés, Internet peut tout de même offrir des idées de départ en expliquant comment ouvrir le dispositif en question ainsi que le fonctionnement de chaque composante. Des sites Internet comme How Stuff Works et Explain That Stuff expliquent le fonctionnement de plusieurs choses, permettant d’identifier les composantes qui peuvent être problématiques.

Imaginez la gratification de vos élèves lorsque ceux-ci répareront des objets mis à la poubelle tout en attaquant des problèmes qui effraient des adultes. Or, il n’est pas nécessaire de se limiter à l’électronique. On peut retrouver toute sorte de défis dans les poubelles. Un pantalon déchiré, une chaise brisée, un meuble laid qui reprendrait valeur avec un peu d’inspiration artistique, tout est possible et les objets à réparer ne coûtent rien! La différenciation pédagogique devient naturelle et permet à l’élève d’entrer dans le mouvement Fixer selon son point d’accès préféré que celui-ci soit plus artistique, technique ou scientifique. Non seulement cette approche épargne des coûts de matériaux, mais elle peut même générer de l’argent. Pourquoi ne pas réparer des objets trouvés dans des poubelles et les revendre? D’ailleurs, certains adultes le font déjà, comme présentés à Radio Canada.

 

L’effet IKEA

 

 

J’ai déjà tenté l’expérience, entièrement par accident, en salle de classe, il y a quelques années. J’enseignais dans une école en région dont le budget était très limité. Je devais enseigner la programmation avancée, sans laboratoire d’informatique ; un beau défi! Or, il y avait à l’école de vieux ordinateurs portables âgés d’une dizaine d’années qui accumulaient la poussière depuis longtemps. Certains s’allumaient, la majorité ne faisait rien. Avec les élèves, nous avons réussi à remonter assez de portables pour mettre en place le Hacker Lab, comme ils ont fini par le nommer. En plus de réparer les portables, ils ont construit un réseau à partir de fils dénudés et d’un vieux routeur qui trainait dans les poubelles. Comme serveur de partage de fichiers, ils ont récupéré une ancienne machine que le conseil scolaire refusait de maintenir, car elle était trop vieille.

Avec tous ces succès, croyez-le ou non, le portable qui faisait des jaloux était celui qui n’avait plus de système de refroidissement fonctionnel. Un élève avait apporté un gros ventilateur de la maison et devait travailler sous celui-ci pour garder le portable froid. Il était fier d’utiliser un vieux bazou comme outil de travail. Ce sentiment de fierté est souvent surnommé l’effet IKEA : les gens ont plus de respect et de fierté envers les objets qu’ils ont construits ou réparés eux-mêmes. J’ai gardé contact avec certains élèves de cette classe et à ce jour, ils me parlent encore de cette expérience. Plutôt engageant, non?

 

Comment instaurer le mouvement Fixer dans votre école

 

Mais, par où commencer pour instaurer ce mouvement dans votre école? Il faut, à priori, un lieu de travail. Ensuite, les besoins en ce qui a trait aux matériaux et aux outils varieront selon les défis à surmonter. Or, on peut accomplir beaucoup avec des outils de base. Quelques tournevis, un fer à souder, du papier sablé, du fil et des aiguilles et on peut déjà attaquer plusieurs défis! Si vous possédez déjà un espace Maker, les outils plus spécialisés ne sont pas perdus, ils vous permettront de résoudre des problèmes plus complexes. Jouet brisé? Pourquoi ne pas imprimer une nouvelle pièce avec l’imprimante 3D? Soudainement, les élèves doivent concevoir des composantes selon certaines restrictions, sans pour autant suivre une recette. Si vos élèves sont trop jeunes pour s’impliquer dans la réparation, ils peuvent commencer en bidouillant. Pourquoi ne pas démonter un grille-pain pour voir comment il fonctionne?

C’est bien beau, vous dites, mais comment appliquer cela concrètement dans une salle de classe? Il y a des curriculums à respecter, il y a des horaires de cours et des parents à satisfaire. Bien entendu, une telle approche demande des ajustements au niveau de l’école, des ajustements qui sont identiques à ceux requis par le mouvement Maker d’ailleurs.

 

Club de réparateurs

 

jeune fille qui travaille avec des pinces pour réparer un jouet électroniqueCommençons avec des activités parascolaires, le club des réparateurs, si vous voulez bien. Ensuite, pensons à des projets interdisciplinaires. Il est très facile de combiner le cours de science avec le cours de technologie, ou le cours d’arts. Bien entendu, la facilité de mise en œuvre de ces projets interdisciplinaires dépend de l’année scolaire. Certains projets se réalisent plus facilement à l’élémentaire que dans un cours préuniversitaire de 12e année. Or, les liens existent tout de même. S’il n’est pas possible de faire cadrer un projet complet dans vos cours, pourquoi ne pas offrir vos élèves comme experts-conseils aux plus jeunes? Par exemple, les principes de la mécanique, enseignés dans les cours de physique, s’appliquent à plusieurs réparations. Le but ultime serait d’organiser des foires de réparation à l’école. Si seulement on permettait de tels moments, nos élèves reviendraient dans nos cours avec des questions concrètes et verraient les buts de leurs apprentissages.

 

Espace Maker, un frein à la surconsommation?

 

Le mouvement Maker a sa place dans nos écoles et offre un espoir à une société qui a été entrainée à consommer. Par contre, les exigences de participation sont parfois trop élevées pour un jeune élève qui n’a pas encore acquis assez de confiance pour innover un nouveau produit ou exploiter son imagination. De plus, dans nos écoles, ce mouvement est souvent mal instauré. L’accent est mis sur les outils et non sur les défis. En modifiant de peu l’approche Maker, pour qu’elle devienne une approche Fixer, on la rend plus accessible, tout en valorisant l’élève et en encourageant la réutilisation et la récupération, un autre sujet chaud dans nos écoles. Les défis abondent et leur résolution enseignera toute sorte de principes de design, de mathématiques et de sciences tout en encourageant l’esprit entrepreneurial chez vos élèves. L’heure est au changement dans la société en général. Préférez-vous que nos jeunes sortent de l’école avec des besoins ou des idées? Nos jeunes citoyens de demain seront-ils des consommateurs encore plus avides que nous le sommes ou seront-ils porteurs de solutions?

Références bibliographiques

DEWEY, J. (2004). Democracy and education, Courier Corporation.

Koebler, J. (2017). « Source : Apple Will Fight ‘Right to Repair’ Legislation », Motherboard, 14 février 2017, [En ligne], consulté le 29 décembre 2017. [https://motherboard.vice.com/en_us/article/mgxayp/source-apple-will-fight-right-to-repair-legislation].

Lebow, V. (1955). “Price competition in 1955”, Journal of retailing, vol. 31, no 1, p. 5-10.

Siemens, G (2005). “Connectivism: A learning theory for the digital age”, International Journal of Instructional Technology and Distance Learning, vol. 2, no 1, p. 3-10.

Écrit par
Enseignant, programmeur, physicien et mathématicien, Pierre Sarazin a œuvré au secondaire depuis neuf ans. Percevant tout problème comme l’occasion de découvrir une nouvelle solution, il a mérité le sobriquet MacGyver de ses pairs pour son instinct ingénieux en matière de résolution de problèmes. Formateur Google certifié, et ancien conseiller pédagogique en technologies, il s’efforce d’utiliser la technologie dans sa salle de classe de manière novatrice. Pierre est un promoteur du modèle connectiviste proposé par Siemens et Downes. Le principe du connectivisme est qu’il est plus important de savoir utiliser l’univers d’information branché qui est Internet que de simplement connaître. À l’heure actuelle, Pierre travaille au Centre franco-ontarien de ressources pédagogiques (CFORP) comme expert en solutions pour la mise en œuvre ontarienne de Desire2Learn (D2L) par Brightspace.
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